Revue Feuilleton

Le Négus

“Ryszard Kapuscinski appartient au rayon littérature, au rayon de Kafka, de Gabriel Garcia Marquez, au côté des plus grands écrivains du xxe siècle(1)”, écrit Artur Domoslawski, biographe admiratif mais néanmoins sévère du journaliste aujourd’hui disparu. L’œuvre de Ryszard Kapuscinski fait depuis quelques années l’objet d’une polémique. Publié en 1978, Le Négus est l’un des livres les plus emblématiques du journaliste et reporter polonais. On y décèle la signature singulière d’un homme qui ne cessa jamais de naviguer entre histoire, ethnologie, journalisme et littérature afin de s’approcher au plus près des récifs du réel. Plongeons au cœur du récit.

L’ouvrage retrace les derniers années d’un règne, celui du roi des rois, du Négus, de l’empereur d’Ethiopie : Hailé Sélassié 1er, né en 1892 et décédé en 1975 à l’âge de quatre-vingt-deux ans. En Ethiopie, il est le monarque devant lequel on se courbe en embrassant le sol, le descendant de Salomon, l’incarnation de Dieu sur Terre. Aux yeux de la communauté internationale, le Négus apparaît comme un monarque progressiste désireux d’embrasser la modernité. Il intègre l’Ethiopie à la SDN puis à l’ONU dès leurs créations respectives. Le 30 juin 1936, il prononce un discours virulent à l’encontre de Mussolini dont les armées avaient envahi le pays quelques années auparavant : “J’ai décidé de venir en personne, témoin du crime commis à l’encontre de mon peuple, afin de donner à l’Europe un avertissement face au destin qui l’attend, si elle s’incline aujourd’hui devant les crimes accomplis.” Il entretint d’excellentes relations avec le président américain Franklin D. Roosevelt qui le reçut à plusieurs reprises à Washington et la jeune Elisabeth, princesse encore, lui écrivit en 1941 (le Négus est alors en exil à Londres) : “Je pense à vous et je vous admire.”  Maîtrisant parfaitement l’anglais et le français, il est reçu dans le monde entier et salué pour sa finesse d’esprit, son dynamisme et son érudition. En Jamaïque, il jouit même depuis 1930, certes involontairement, du statut de Messie auprès de la communauté rastafari (l’annonce de sa mort, quelques quarante-cinq années plus tard ne relève-t-elle pas d’une fable ? Le Messie n’est-il pas immortel ?). Mais en 1973, le reportage d’un journaliste anglais érode soudainement l’image d’Epinal qui caractérisait l’empereur à l’étranger. Le monde découvre un pays en proie à la famine et à la corruption. En dépit du desarroi du Palais, des dizaines de journalistes affluent par la suite, sucitant un profond désarroi au palais. Paraissent alors dans les médias occidentaux : des photos de paysans éthiopiens squelettiques, dépérissant à quelques centimètres à peine de sacs regorgeant de graines et de céréales, sont prises. Aux dernières heures de l’empire, inquiet pour son image, Hailé Sélassié délègue la gouvernance intérieure à son Premier ministre, et multiplie les visites à l’étranger. Pendant ce temps, à l’intérieur du pays la contestation gronde, forte du niveau d’instruction des élites qui ne cesse de croître depuis la création de nombreuses écoles et de l’université d’Addis-Adeba.

Quelques mois à peine après la chute de l’empire, Ryszard Kapuscinski est allé à la rencontre de ceux qui le côtoyaient quotidiennement : domestiques, fonctionnaires du palais, courtisans. Grâce à un ami éthiopien – intermédiaire indispensable à une telle entreprise – il parvient à collecter une série de témoignages. Ainsi lit-on avec délectation les anecdotes du “porte-coussinet”, qui accompagne le Négus où qu’il aille afin de glisser discrètement, dès qu’il s’y assoit, un coussinet au pied du trône, palliant ainsi sa petite taille et lui évitant l’humiliation d’offrir en spectacle ses jambes se balançant dans le vide. Ou encore le récit d’un valet de la salle d’audience dont la seule tâche consistait à ouvrir et fermer la porte sur le passage de l’empereur à l’instant exact ou celui-ci s’approchait afin de ne pas ralentir sa marche. Au fil des pages, se dessine une figure, un portrait dont la complexité est soulignée par la légère contradiction des temoignages. Du Négus, le lecteur parvient à se représenter un petit être chétif, peu disert, au murmure fébrile, tour à tour dispendieux et avare, clément et intraitable, visionnaire et aveugle, progressiste et conservateur. L’un des grands tours de force de Ryszard Kapuscinski est probablement de parvenir à insuffler au lecteur occidental une part du mysticisme dont l’empereur était auréolé. Le récit se révèle suffisamment habile pour déjouer l’ethnocentrisme qui aurait naturellement pu en accompagner la lecture. Hailé Sélassié 1er  est fascinant car insaisissable. Il ne fait nul doute que Ryszard Kapuscinski a repris intégralement chacun de ces témoignages oraux et les a soigneusement réécrits. Le journaliste s’est impregné des propos qu’il recueillait, des émotions de ses interlocuteurs lors des entretiens, de la déférence de ces derniers à l’ancien empereur (ou au contraire leur distance) afin de produire des récits aptes à restituer les fragments de vérités dont il fut le dépositaire. Il n’est de fiction que dans l’emprunt de la forme.

Certains critiques, à l’instar de Christophe Brun, préfacier du Négus aux éditions Flammarion, perçoivent dans ce texte un parallèle, à peine esquissé, avec le régime soviétique : culte de la personnalité d’un leader (Brejnev et Hailé Sélassié), aristocratie du régime (respectivement les apparatchiks de la nomenklatura et la foule des courtisans du palais), un texte au fondement de la légitimité du pouvoir (les écrits de Marx et Engels, l’Ancien Testament). Au premier regard, ce rapprochement peut paraître fallacieux. Qu’y a t-il en effet de commun entre un régime sous-tendu par une idéologie communiste et une monarchie théocratique ? Les deux chefs de l’Etat n’en n’appellent-ils pas à deux autorités que tout oppose, à savoir le peuple et Dieu ? Le parallèle ne se justifie que si il vise à souligner le sentiment de toute-puissance qui les caractérise tous deux et ce que cela induit dans leur rapport à autrui. Lorsque Rysard Kapuscinski évoque la servilité, l’arrivisme, et le conservatisme de l’aristocratie de palais, il élabore une réflexion générale sur l’organisation du pouvoir absolu, tout à la fois abstraite et indépendante du contexte à l’intérieur duquel il se déploie. Qu’il s’agisse d’un régime totalitaire ou d’une monarchie absolue, la structure du pouvoir s’articule autour de certaines constantes, ici illustrés et mises en lumière par la plume de Ryszard Kapuscinski. Une plume qui ne s’est jamais satisfaite d’un seul nom pour embrasser plusieurs destinées à la fois : historique, littéraire, philosophique et bien entendu, journalistique.

Extraits

“Car dans la cour du palais, les courtisans venus saluer l’empereur sont des dizaines à tendre le cou. Que dis-je ? Les prétendants se comptent par centaines, les visages se cognent les uns contre les autres, les grands écrasent les petits, ceux qui ont le teint foncé assombrissent ceux qui ont le teint clair, les vieux passent devant les jeunes, les faibles devant les forts, les faces ordinaires se heurtent aux faces nobles, les audacieux aux chétifs, ils se méprisent, se haïssent, s’écrasent les uns contre les autres, même ceux qui se trouvent en bas de l’échelle, ceux qui sont humiliés, repoussés, vaincus, ceux que la hiérarchie relègue au second plan se poussent vers l’avant en se contorsionnant pour essayer de passer devant les têtes du premier rang, les têtes des gradés, ne serait-ce que par un coin d’oreille, un bout de tempe, un morceau de joue ou de mâchoire, du moment qu’ils s’approchent de la pupille impériale ! Quand sa Bienveillante Majesté sort de la limousine et daigne embrasser du regard la scène tout entière, elle aperçoit une hydre à cent têtes rampant et serpentant fiévreusement dans sa direction, mais elle voit aussi, à l’écart de ce noyau hautement distingué, à gauche et à droite, devant et derrière, au second et à l’arrière-plan, aux portes et aux fenêtres, sous les portes et dans les sentiers, des foules de laquais, aide-cuisiniers, balayeurs, jardiniers et policiers, le cou tendu pour essayer de se faire remarquer. Sa Majesté contemple le tableau. Est-elle étonnée ? J’en doute car elle-même a fait partie de ce monstre.”

1 Artur Domoslawski, dans le quotidien polonais Gazeta Wyborcza, 2010, biographie aux éditions Les Arènes.

Bibliographie

Le Négus de Ryszard Kapuscinski, Flammarion, coll. “Champs histoire”, 1978

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